Développement et Socialisation du Chaton

Par Marie-Pierre François, Vétérinaire

 Le chat est un animal "nidicole", c'est à dire que le chaton va rester dans le giron de sa mère, dans le "nid", les premières semaines de sa vie (contrairement par exemple au poulain ou au veau, capables dès leur naissance de se déplacer et fuir aux côtés de leur mère). Pendant cette période, puis tout au cours de son développement, il va recevoir de son environnement local et social des informations qui conditionneront ses comportements futurs, et ses capacités d'adaptation à un milieu, notamment à son milieu social, ce qu'on appelle "la socialisation". La socialisation du chaton est sa capacité à s'intégrer dans un groupe en en comprenant les comportements. On parlera de socialisation "intraspécifique" pour ce qui concerne les comportements entre chats, et de socialisation "interspécifique" pour ce qui concerne les comportements entre le chat et d'autres espèces, dont bien sûr la plus importante est l'homme, mais aussi les chiens, les différents animaux familiers.

On pense que l'essentiel du développement psychosocial commence dans l'utérus de la mère et se poursuit jusqu'à 7 à 12 semaines.

la période sensible: c'est une période au cours de laquelle les expériences que va connaître le chaton vont conditionner son caractère et ses comportements futurs. Cette période a une durée variable, et elle est située au début du développement du bébé chaton.

Si au cours de cette période sensible, le chaton ne reçoit aucune information sociale, ou reçoit des informations de type négatif (mauvaise expérience), alors ses comportements d'adulte seront perturbés.

Quels sont les facteurs qui déterminent le développement et la socialisation du chaton?

  • dans le ventre de la mère: il n'y a pas de données scientifiques concernant les chats… mais il a été montré dans d'autres espèces que les embryons ressentent des stimulations sensorielles dans l'utérus, et même y répondent. D'après un célèbre comportementaliste (Beaver), dès le 24ème jour les fœtus sont sensibles au toucher, dès le 37ème ils rétractent un membre au contact. On pense également que l'attachement à la mère débute dans l'utérus.
  • la maman: elle joue un rôle fondamental pour le développement des comportements du chaton, et le contact avec la mère est indispensable au cours des premières semaines pour leur assurer une bonne stabilité émotionnelle.

A partir du moment où le chaton ouvre les yeux et jusqu'au 20ème jour, se produit le phénomène "d'empreinte", qui est un apprentissage où le chaton identifie puis reconnaît un objet auquel il s'attache (la mère dans des conditions habituelles). On connaît bien les travaux de Lorenz à ce sujet, qui avait réalisé une empreinte avec des oies. Cet objet d'empreinte peut donc être une "mère de substitution", par exemple un humain… mais si le chaton a le choix entre sa mère naturelle et un humain, il choisira sa mère car il existe une priorité d'espèce. L'empreinte va déterminer l'attachement filial, et aussi influencer les comportements de l'adulte en particulier le comportement sexuel. Ainsi, un chat dont l'empreinte est faite sur un humain aura du mal à reconnaître un autre chat comme partenaire sexuel, ce qui peut poser des problèmes évidents pour la reproduction. L'empreinte permet au chaton de savoir à quelle espèce il appartient, et lui permettra ensuite d'avoir les caractéristiques sociales d'un chat (d'un point de vue signaux, interactions sociales, alimentation, etc…) La mère du chaton joue aussi un rôle d'apprentissage, car le chaton apprend par imitation. Ainsi par exemple si la mère est malpropre, bien souvent les chatons le sont aussi. Ceci est valable également pour les comportements anxieux et agressifs.

  • Les apprentissages du chaton:

L'apprentissage est un processus qui permet au chaton d'utiliser ses expériences pour mettre en mémoire des comportements, les moduler en fonction du milieu et des situations déjà expérimentées. C'est différent d'un conditionnement, où face à une situation précise le chat émet toujours la même réponse par habitude. Plus le chaton fera d'expériences pendant sa période sensible, plus il saura moduler ses comportements. C'est pareil pour sa réponse aux différentes stimulations du milieu où il vit: plus ils sont variés, plus le chat adulte sera émotionnellement stable face à des situations stressantes, car son "niveau de tolérance" sera plus élevé que celui d'un chaton élevé dans un milieu pauvre en stimulations. Un déficit des apprentissages sensoriels donne des chats hyper réactifs, anxieux, phobiques, ou dans le pire des cas souffrant d'un "syndrome de privation sensorielle", un des troubles les plus durs à guérir (car pendant sa période sensible le chaton n'a pas eu de stimulation, ni de socialisation voir infra, et ensuite il entre dans la phase où il a peur de toutes les nouveautés qu'il rencontre).

  • l'importance du jeu:

 Le jeu est un élément essentiel de la vie de groupe, et il permet également au chaton l'apprentissage d'éléments importants comme de rentrer ses griffes ou de moduler sa morsure. Si un petit chaton n'apprend pas, au cours des jeux, que mordre fait mal (en se faisant lui même mordre par les autres membres de la portée ou sa mère) , alors il risque de mordre fortement au cours des jeux avec les humains, tout simplement parce qu'il ne sait pas moduler. De plus, les jeux permettent au petit d'expérimenter des situations différentes.

 LA SOCIALISATION:

  • elle commence quand le chaton est capable de s'éloigner de sa mère, autrement dit quand il est bien développé d'un point de vue moteur. Il s'éloigne par curiosité, à ce stade il ne perçoit pas la peur! Il doit aussi être capable de mémoriser ce qu'il expérimente.
    On pense donc que la phase de socialisation débute vers la 2ème ou 3ème semaine de vie, et se termine entre la 7ème et la 9ème, voire la 12ème quand le milieu est favorable, voir plus bas.

A la fin de ce processus apparaît la "peur de ce qui est nouveau", en même temps que la capacité motrice d'échapper à un danger potentiel. Autrement dit, si la socialisation n'est pas réalisée au bon moment, ensuite c'est trop tard! Ce qui se faisait naturellement, devient un processus d'apprentissage complexe où le chaton va devoir "apprendre à connaître" une nouvelle espèce, ce qui est long et délicat.

  • une socialisation réussie: le facteur déterminant pour que la socialisation à une espèce soit réussie (et attention, c'est valable pour une seule espèce et à recommencer pour chaque nouvelle!), c'est que le premier contact soit POSITIF, qu'il apporte quelque chose de positif au chaton. Par exemple, si le premier contact avec un humain est une caresse douce, le chaton étendra cette appréciation positive aux autres membres de l'espèce humaine. si le renforcement est NEGATIf, de la même manière cet aspect négatif sera étendu à tous les autres individus de l'espèce humaine.
  • Les problèmes liés à une mauvaise socialisation: les conséquences d'une mauvaise socialisation sont importantes. elles sont le résultat de problèmes de communication avec l'espèce ou les espèces concernées, cela peut aller jusqu'à de la peur, voire de la phobie, des troubles sexuels, de l'agressivité, etc…
  • la socialisation intraspécifique:

au cours des jeux, qui sont donc très importants, le chaton découvre ses congénères, apprend à communiquer avec eux, découvre la douleur d'une morsure ou d'une griffure…

  • la socialisation interspécifique (essentiellement socialisation à l'homme):

Karsch a montré que le nombre et la durée des manipulations augmentent la socialisation à l'homme, sachant que d'après Kars (1984), 40' donnent de meilleurs résultats que 20' de manipulations journalières, et qu'au delà de 60' on ne voit plus de différence. Cela s'appelle "le handling". La qualité de ce "handling" est fonction qui le réalise. Ainsi, si plusieurs personnes le font, le chaton sera très débrouillard mais assez indépendant et moins attaché à l'homme, mais aussi moins peureux. Par une seule personne, le handling favorisera l'attachement du chaton à cette personne. Savoir aussi que le milieu de vie est un facteur très important de la socialisation: si le milieu est anxiogène et stressant pour le chaton,, alors la période de socialisation est raccourcie; par contre, si l'environnement est très favorable, alors la période de socialisation s'allonge. D'où l'importance des conditions d'élevage du chaton!… Si on veut un chaton très sociable, il faudrait essayer de le socialiser tôt à toutes les espèces qu'il est susceptible de rencontrer dans sa vie adulte: humains, chiens, lapins, et attention, les enfants constituent une "espèce à part"! étant donné leur comportement souvent imprévisible, les cris qu'ils pussent, etc… A noter aussi: donner à manger aux chatons ne suffit pas à socialiser les chats!

  • Le "milieu enrichi":

pour augmenter les capacités d'apprentissage des chatons et diminuer leur niveau émotionnel, il est conseillé de beaucoup jouer avec les chatons, les stimuler, leur offrir l'opportunité de découvrir des objets très divers, des bruits aussi, des choses à escalader, des endroits où se cacher… Ceci favorise le comportement de jeu et la socialisation!

Il a été montré que des chatons élevés dans un milieu "enrichi" de ce type présentaient à 4 semaines des positions de jeu, des comportements ludiques, qui normalement n'apparaissent que vers 5 semaines! Il faut alors se rappeler l'importance du jeu dans la socialisation et le comportement adulte du chat!

De plus, le milieu enrichi permettra au chaton de s'adapter beaucoup plus facilement aux nouveaux endroits, aux changements de toutes sortes…

En conclusion:

Les mots clés sont: précocité d'un bon contact "positif", JEUX, enrichissement du milieu….
Plus le chaton aura une enfance ("période sensible") riche, entourée de congénères et de contacts humains, meilleur sera son comportement adulte envers les autres animaux et les humains, et meilleures seront ses capacités d'adaptation, et donc de passage chez son nouveau propriétaire!

Bibliographie

J.P. Chaurand, "rappels concernant le développement neuro sensoriel moteur du chaton".
P. Pageat et J. Dehasse, " le développement comportemental du chat et ses troubles".
J. Dehasse et C. De Buyser, " L'homme est un territoire pour le chat".